La torpille nucléaire soviétique T-5

Au début des années 50, la course aux armements faisait rage et l’Union Soviétique développait son programme d’armes nucléaires en mettant à contribution et ses chercheurs, et son budget et sa population. Ces développements n’étaient pas sans risque.

Dès 1952, on avait commencé à réfléchir à l’idée d’une torpille gigantesque d’un calibre de 1550 mm, capable de transporter une ogive pesant jusqu’à 4 tonnes. La longueur totale d’un tel produit était de 24 m, poids – 40 tonnes. C’était la T15. L’idée était de pouvoir détruire une base navale avec une seule torpille. Les premiers plans de la Classe November (Projet 627) intégraient cette munition impressionnante. Mais il y avait quelques problèmes liés à son fonctionnement. Non seulement le sous-marin aurait été complètement déséquilibré après son lancement, mais il devait s’approcher à moins de 40 mn pour que la précision de son tir soit efficace. Le projet a donc été officiellement abandonné en 1955.

Projet 627 équpé d'une torpille T-15

On a rangé la T15 et à l’automne 1953, les soviétiques se sont penché sur un autre projet de torpille nucléaire, la T-5. Sa taille était identique à celle des autres torpilles et d’un diamètre classique de 533 mm. Les tubes actuellement en service n’avaient donc pas besoin d’être modifiés, ni leurs sous-marins porteurs. Ce projet T-5 a hérité du N° 53-58 afin de respecter la nomenclature en vigueur. L’ogive nucléaire de 5 kt portait le nom de RDS-9. Comme il s’agissait d’un projet secret, sa conception a été confié aux employés du KB-11 du ministère de la Construction de machines moyennes.

Le cahier des charges impliquait de produire, à partir de la 53-57, une torpille thermique directe, caractérisée par une large portée et aucune trace de bulle. Elle devait emporter une charge de plutonium d’une puissance suffisante capable de toucher plusieurs navires ennemis à la fois dans un rayon de plusieurs centaines de mètres.

Caractéristiques de la T-5

  • Calibre : 533 mm
  • Masse de la torpille : 2200 kg
  • Longueur de la torpille :7920 mm
  • Type de production d’énergie : vapeur-gaz
  • Charge : nucléaire atomique
  • Système de contrôle et de guidage : Inertie
  • Moteur : oxygène-alcool-eau thermique
  • Carburant : oxygène, mélange alcool-eau
  • Portée :10 km (40 nœuds)
  • Type d’ogive ogive nucléaire avec une charge de plutonium : RDS-9
  • Puissance : 3 Kt

Donc, pour en revenir à notre torpille, celle-ci devait s’auto-armer à une distance de sécurité du sous-marin, puis exploser à un point donné.

La torpille 53-58 s’est avérée légèrement plus grande et plus lourde que l’arme de base. Avec un calibre standard de 533 mm, elle avait une longueur de 7,92 m. La torpille pouvait résister à une profondeur comprise entre 12 et 35 m et se déplacer à des vitesses allant jusqu’à 40 nœuds. La portée à cette vitesse était de 10 km.

Mais avant d’embarquer une telle arme à bord d’un sous-marin, il faut la tester à terre.

Novaya Zemlya
Novaya Zemlya
Site d'essai nucléaire de Semipalatinsk au Kazakhstan
Reste de ferrailles provenant des essais nucléaires sur l'archipel de Novaya Zemlya

Le premier essai de l’ogive RDS-9 a eu lieu le 10 (19) octobre 1954, sur le site d’essai de Semipalatinsk au Kazakhstan. La charge a été placée en haut d’une tour située sur le champ expérimental. Après le déclenchement du détonateur de la charge d’amorçage, un petit nuage en forme de champignons très mince est apparu. Les Soviétiques ont alors réalisé que la faible charge initiatrice n’avait pas pu déclencher une réaction en chaîne. Le noyau de plutonium de l’ogive a été partiellement détruit et ses fragments dispersés sur le champ expérimental. Un échec.

Le programme de test a été suspendu pendant plusieurs mois en raison de la nécessité d’affiner la charge. Trois versions de la conception mise à jour ont été créées en vue de tests comparatifs. Une nouvelle tentative a eu lieu en juillet 1955 de l’année. La charge sur la plate-forme basse a fonctionné correctement et a montré une puissance au niveau de 1,3 KT. Un test similaire le 2 août a également été couronné de succès et les scientifiques ont enregistré une puissance de 1,2 KT. Trois jours plus tard, le RDS-9 montrait une puissance identique.En parallèle des tests sur l’ogive, la torpille en elle-même fut testée sans munitions dans le lac Ladoga près de Saint-Pétersbourg.

Après plus d’une année de tests sur ce même site, il fut décidé de poursuivre les expérimentations sur le site de Novaya Zemlya (Nouvelle Zemble en français). Ce site, un archipel arctique situé entre la mer de Barents et la mer de Kara, avait été sélectionné dès juillet 1954 pour devenir le nouveau terrain d’essai pour les armes nucléaires.

À la mi-septembre de la même année, la T-5 dotée de l’ogive RDS-9 a été livré sur le site d’essai de Novaya Zemlya, où il était prévu d’effectuer des tests sous-marins.

Le 21 septembre 1955, un premier essai avec un modèle de torpille nucléaire T-5 a été réalisé. Cela n’incluait pas un lancement à partir d’un navire, mais seulement l’immersion à une profondeur de 12 m de la torpille et son déclenchement en milieu aqueux.

Au total, dix navires, dont trois sous-marins et trois destroyers, étaient sur place, le plus proche à seulement 240 mètres du point de détonation. Les ingénieurs voulaient étudier l’effet de la détonation sur les navires à proximité. Les sous-marins avaient été fixés sur des barils d’encrage. On avait placé des dizaines d’animaux dont des chiens aux postes d’équipage ainsi que de l’eau et des réserves alimentaires pour étudier les conséquences sur les organismes.

Tous les navires qui se trouvaient dans un rayon de 500 mètres de la détonation ont été détruits et coulés. Plusieurs des autres navires (éloignés jusqu’à 3.000 m) ont été gravement endommagés, mais certains d’entre eux ont été considérés comme toujours aptes à naviguer et à poursuivre leur service après l’explosion. Pour les sous-marins cibles (des Types C série IX bis), le S-20 et le S-34 (?) ont tous deux coulés et le S-19 a été gravement endommagé. Le S-19 était situé à 1.200 m de l’épicentre. L’intérieur était à peu près intact mais toute la coque extérieure a été brulée par l’explosion. L’un des tubes lance-torpille avait été laissé ouvert et 15 tonnes d’eau avait pénétré dans le 1er compartiment. Le sous-marin a été décontaminé et remis en état en deux jours seulement.

Sous-marins cibles autour de l’épicentre

Vint alors le test en condition réelle, c’est-à-dire à partir d’un sous-marin. Ce serait le S-144 de la Classe Whiskey. Ce sous-marin d’attaque à moteur diesel de 76 mètres de long pouvait maintenir une vitesse de 13,1 nœuds en position immergée. Il était en exercice depuis 1953 et était de surcroit un des premiers de la série.

Ce n’est qu’en 1957 que la T-5 était prête pour le tir réel. En avril de la même année, le Conseil des ministres soviétique avait publié un décret secret ordonnant des essais de tir d’armes nucléaires en surface et sous l’eau, y compris avec des torpilles, dans la région.

En mai de la même année, Lazarev et son équipage avaient reçu pour la première fois l’ordre de naviguer à bord de son S-144 de la base d’attache de Polyarny près de Mourmansk à Severodvinsk. Là, un chantier naval local avait renforcé le compartiment à torpilles du navire. Ensuite, le sous-marin a reçu l’ordre de mettre le cap sur la baie de Balushya en Nouvelle Zemble.

Georgy Lazarev n’avait que 37 ans, mais faisait déjà partie des sous-mariniers les plus expérimentés de la marine soviétique. Il avait servi dans la flotte du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale et, en 1948, il étudia à l’école navale Frunze à Leningrad.

La mission était top secrète et aucun des membres d’équipage, y compris le capitaine Lazarev lui-même, n’était au courant de leur mission, se souvient le navigateur du navire à bord du S-144 Igor Murzenko.

Tout au long des mois d’août et de septembre, l’équipage du sous-marin a mené des préparatifs complets à Novaya Zemlya (Nouvelle Zemble), dans la région de la baie de Balushya et de la baie voisine de Chernaya.

Tôt le matin du 10 octobre 1957, le commandant Lazarev reçut les instructions qu’il attendait : il devait naviguer vers la baie de Chernaya et là, depuis une position immergée, lancer la torpille nucléaire. Il n’y avait pas de cible précise. La torpille (surnommée pour l’occasion « Korall ») devait simplement exploser au milieu d’un groupe de vaisseaux placés dans la zone.

C’était le silence absolu au poste de commandement du S-144 alors que l’horloge approchait 10 heures du matin. Puis vint le lancement, puis à nouveau le silence. Seules les secondes du chronomètre pouvaient être entendues, se souvient Igor Murzenko. Puis, à 9 heures 54 minutes 32 secondes, la torpille a explosé. La profondeur était de 30 mètres et une puissante onde de choc frappa peu après le S-144.

« C’était comme un coup sec, presque métallique, sur le navire, comme si quelqu’un lançait d’énormes et lourdes chaînes sur les coques ».

Le S-144 était situé à environ 10,5 km du site et le capitaine Lazerov pouvait à travers le périscope voir une énorme colonne verticale d’eau et un champignon de feu subséquent.

Au lieu de quitter la zone, le sous-marin a reçu l’ordre de naviguer jusqu’au milieu du point de détonation. Plusieurs personnes, dont Lazarev et Murzenko, sont montés sur le pont alors que le navire atteignait le site. Mais ils sont rapidement retournés à l’intérieur lorsqu’ils ont allumé le dosimètre et découverts l’intensité du rayonnement.

Le S-144 est revenu dans la baie de Belushya et a navigué une semaine plus tard vers Liinakhamari, le port de la péninsule de Kola situé à seulement quelques kilomètres de la frontière avec la Norvège. Là, le navire y a été décontaminé. Il est ensuite retourné à sa base de Polyarny. Le S-144 a été endommagé par l’explosion de la baie de Chernaya et n’a plus jamais été utilisé comme sous-marin d’attaque. Après 1957, le navire a été modifié et a ensuite servi de cible d’entraînement.

S-144 de Classe Whiskey

Aucun des marins impliqués dans l’opération n’avait connaissance du niveau de rayonnement auquel ils avaient été exposés. Leurs supérieurs leur avaient dit que les détonations sous-marines ne représentaient aucune menace pour leur santé. Cependant, plusieurs membres de l’équipage du S-144 en firent l’expérience par la suite.La situation était pire pour les équipages des navires qui avaient été utilisés comme cibles dans la baie de Chernaya. Ces marins avaient vu l’explosion depuis les rives voisines et plus tard, beaucoup d’entre eux ont ramené les mêmes navires à leurs bases d’origine.Le capitaine Lazarev a été libéré de ses fonctions et a déménagé à Saint-Pétersbourg où il a obtenu un poste à l’Académie navale.

En 1958, la T-5 est devenu pleinement opérationnelle en tant que torpille de type 53-58. L’arme, qui pouvait être déployée sur la plupart des sous-marins soviétiques, avait une ogive interchangeable pour l’explosif nucléaire ou explosif. La T-5, comme la torpille américaine Mark 45 (déployée plus tard en 1963), n’a pas été conçu pour effectuer des coups directs mais pour maximiser une zone de destruction lié au souffle dans l’eau. La détonation créerait des ondes de choc assez puissantes pour casser la coque d’un sous-marin submergé. Cependant, comme la torpille américaine Mark 45, la T-5 n’était pas optimisé pour la plongée profonde et avait une capacité de guidage limitée. Comme sa plage de fonctionnement thermique était comprise entre 5 et 25 °C), cela limitait son efficacité dans les eaux de l’Atlantique Nord et de l’Arctique.

Deux autres tests grandeur réelle furent réalisé depuis un sous-marin de la Classe Foxtrot, le B-130. Il a d’abord tiré le 23 octobre 1961 une torpille dotée d’une ogive de 4,8 kilotonnes qui a explosé sous l’eau dans la baie de Chernaya, puis quatre jours plus tard sur le même site une autre torpille avec une ogive de 16 kilotonnes pour une explosion en surface.

Le tir faisait partie de l’exercice nommé « Coral ». Gennary Kaymak faisait également partie de cet exercice. Le 20 octobre, il est devenu le premier sous-marinier à tirer un missile nucléaire qui a touché une cible sur la surface terrestre de Novaya Zemlya. Kaymyk était commandant du K-102, un sous-marin du Projet 629 (Classe Golf).

La production en série de ces armes a été confiée à l’usine CM. Kirov (Alma-Ata). La production de torpilles s’est poursuivie pendant plusieurs années, mais n’a été réalisée qu’en petits lots. En raison de la puissance exceptionnelle et du but spécifique des torpilles, la flotte n’en avait pas besoin de grandes quantités. Selon les rapports, ces armes de terreur ont été envoyées aux arsenaux des flottes du Pacifique et du Nord. Selon diverses sources, ces torpilles sont restées dans les entrepôts jusqu’aux années quatre-vingt du siècle dernier jusqu’à ce que la miniaturisation des ogives permette l’installation de ces dernières dans des torpilles classiques et plus modernes.

L’archipel de Novaya Zemlya a ensuite été intensivement utilisé comme zone d’essai pour les développeurs d’armes nucléaires de l’Union soviétique. Au total, 224 essais nucléaires et thermonucléaires ont été effectués dans la région (les deux derniers le 24 octobre 1990). Alors que les terres arctiques reculées de la Nouvelle-Zemble attirent à nouveau l’attention des forces armées russes, la mémoire des héros des années 1950 et du début des années 1960 est mise au premier plan.

2017 est déclarée par le président russe Vladimir Poutine l’Année de l’écologie visant à attirer l’attention du public sur les questions environnementales, la conservation de la diversité biologique et à assurer la sécurité écologique. En mars 2017, Poutine et d’autres ministres se sont rendus sur la Terre de Franz Josef pour voir comment cela se passe avec les progrès de nettoyage des restes de ferraille provenant des activités militaires de la guerre froide dans l’Arctique. En juillet 2017, la Flotte du Nord a mené une expédition majeure dans la Novaya Zemlya, y compris dans les zones autour de la baie de Chernaya. À cet égard, les membres de l’expédition ont jeté les bases de ce qui devrait devenir un monument commémoratif pour les commandants de sous-marins qui ont effectué des essais de torpilles nucléaires.Sur le monument y seront inscrit le nom de Georgy Lazarov et de trois autres commandants Nikolay Shumkov, Gennady Kaymak et Fyodor Kupriakov.

Pour le bonheur de tous, la T-5 armée d’une ogive nucléaire ne sera jamais lancée en opération. Mais on n’est pas passé loin de la catastrophe en octobre 1962 avec le B-59 lors de la Crise des missiles de Cuba. Mais là aussi, c’est une autre histoire.

Principales sources

https://thebarentsobserver.com/en/security/2018/08/memory-submarine-commanders-who-fired-nuclear-torpedoes-novaya-zemlya

https://fr.wikiqube.net/wiki/Nuclear_torpedo

http://nevskii-bastion.ru/t-5-torpedo-balaklava-190904/

https://www.youtube.com/watch?v=QlzngwB-VuA&t=4s

https://www.youtube.com/watch?v=HeZpu5V5GE0

B-130 de la Classe Foxtrot
Le K-102 en 1961 a tiré un missile nucléaire qui a touché une cible terrestre sur Novaya Zemlya.
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